LE MÉLENCHON QU’ILS N’ONT PAS VU VENIR
Par Joseph Macé-Scaron, journaliste, essayiste et romancier français dans Marianne, 11 novembre 2016

 

« Autrefois, pour être de « gauche », ou du moins être considéré comme tel par les tribus germanopratines, il était de bon ton à chaque intervention, à chaque prise de parole publique, même si celle-ci portait sur la traite des pucerons avec moufles dans le Haut-Karabakh, de faire une digression frémissante pour mettre en garde contre l’extrémisme de droite. Il y avait là urgence. En bref, pour avoir sa chaise armoriée dans la cathédrale de la bienpensance, il suffisait de dénoncer le Front national. Cela était pratique, cela tenait lieu de programme. Or, maintenant que ce dernier a fini par atteindre un niveau électoral inégalé, au point que sa candidate paraît assurée de figurer au second tour de l’élection présidentielle, l’urgence devient moins… urgente, figurez-vous.

En revanche, il est devenu absolument nécessaire – que dis-je, vital – d’attaquer jour et nuit sans moment de relâche Jean-Luc Mélenchon qui menace pourtant moins les idées républicaines que les privilèges de tous ces trotte-menu de la social-démocratie, je veux parler de nos chers éditorialistes. Ces derniers, qui ont avalé un si grand nombre de couleuvres au point que la fibre est distendue et désormais prête à accueillir un boa, se sont trouvés, avec leurs philippiques contre le candidat de La France insoumise, une excellente position de repli qui leur permet à la fois de se garder, sans trop se compromettre, les bonnes grâces du souverain qui les a dûment breloqués et de ne pas désespérer les gazettes de droite et les académies, ces nobles institutions susceptibles de leur assurer gîte et couvert durant le long hiver de leur vieillesse. Il y a là une lente mais constante dérive visant à dédiaboliser Marine Le Pen tout en diabolisant Jean-Luc Mélenchon.

Le pire est qu’ils sont tous persuadés de faire preuve d’originalité dans leurs analyses, de convoquer les mânes de Péguy et Bernanos quand il s’agit de celles de Bouvard et Pécuchet. Ils pensent être dans le mouvement quand ils ne sont que dans la mode et, écrivait André Suarès dans son « Voici l’homme », « la mode est la plus excellente des farces, celle où personne ne rit car tout le monde y joue ».

Ils ont brandi le mot « populisme », ce fourre-tout dont on use et abuse depuis plus de dix ans pour y entasser, de force et indifféremment, toute critique du désordre mondial et de la faillite des élites.

Le vocable avait l’immense avantage de pouvoir multiplier les conditions hasardeuses telles que « national-populisme », « gaucho-populisme », « libéralo-populisme ». En fait, cette notion a servi surtout aux importants et aux importuns à disqualifier un mouvement qui s’opposait à leur politique, étant entendu que le populiste, c’est toujours l’autre. En brandissant le mot, on n’a fait qu’entretenir la confusion des esprits et produire du petit bois pour la grande chaudière identitaire, mais peu leur chaut. Aussi ces roquets accrochés aux basques de Mélenchon ont fini par vouloir le ranger dans la boîte extrême gauche : c’était tentant, l’homme portait parfois un foulard rouge et chantait l’Internationale.
Excusez du peu. Hélas, pour eux, ils n’ont pas remarqué que, depuis le début de sa campagne, le fondateur du Parti de gauche a abandonné un certain nombre de symboles qu’il n’est plus nécessaire de brandir puisque ces derniers se sont largement diffusés dans son électorat naturel.

Le vote suicidaire des cadres du Parti communiste a fini de montrer la limite du « raisonnement » assignant Mélenchon à résidence gauchiste. Nos paresseux n’ont pas vu non plus que ce dernier vise à être le porte-voix du tiers état et non de la seule section des piques. Ils n’ont pas vu aussi que ce qu’ils prenaient pour une course en solitaire (pensez donc, le fou n’avait aucun groupe de presse derrière lui, aucun expert en expertologie, aucun gourou, aucun appareil politique…) allait aussi libérer sa candidature des pesanteurs partisanes.

Jean-Luc Mélenchon est un amateur de chasses subtiles, alors qu’on ne compte pas les courtisans et les gazetiers, ne lui arrivant pas au niveau des chausses pour sa culture historique, qui le considèrent comme un butor. Son programme, il l’a brossé à grands traits depuis plusieurs années, mais qui s’est donné la peine d’en prendre connaissance alors qu’il était plus rapide de lui accoler l’étiquette « populiste » ou « extrême gauche » ? On a pu lire ainsi, sans rire, que Mélenchon était devenu depuis quelques mois écologiste afin de faire prospérer son entreprise sur ce compost politique que sont devenus les verts !

Dites, camarades, les assises pour l’écosocialisme, en février 2013, cela vous dit quelque chose ? Ils n’ont pas vu venir Mélenchon parce qu’ils se moquent des idées et se gaussent quand, par exemple, ce dernier est le premier à souligner combien la mer est un enjeu géopolitique pour notre pays. Il est vrai que s’attacher au discours creux sur le renouveau du vide de Bruno Le Maire est beaucoup plus excitant, sans avoir la cruauté d’évoquer les très plates confidences de François Hollande. Ils n’ont rien vu venir et ont continué d’interpeller Mélenchon sur Chavez quand il suivait pas à pas la campagne de Bernie Sanders. Ils n’ont pas vu non plus que sa candidature n’est pas une exception française mais un mouvement mondial.

On peut, on doit être critique sur Mélenchon, mais, de grâce, arrêtons de passer systématiquement à côté de la réalité politique en brandissant des analyses surannées. Cela finit par être lassant. »

Joseph Macé-Scaron

5 COMMENTAIRES

LAISSER UN COMMENTAIRE

*