EDGAR MORIN : « Dénoncer ne suffit pas, il faut aussi énoncer une perspective »

EDGAR MORIN : « Dénoncer ne suffit pas, il faut aussi énoncer une perspective »

Une analyse intéressante à lire et que je vous recommande. Bally BAGAYOKO

À l’occasion de la parution d’un Cahier de l’Herne qui lui est consacré, Edgar Morin nous livre son analyse des bouleversements qui secouent la planète, entre les menaces écologiques et politiques et les espoirs nourris par les récentes mobilisations citoyennes.

Né en 1921, il a fêté ses 95 ans le 8 juillet. Et il continue à se rendre presque chaque jour à son petit bureau lumineux de l’Institut des sciences de la communication, dont il est toujours président du conseil scientifique. Edgar Morin nous accueille -chaleureusement, assis derrière son ordinateur portable, chapeau de paille sur la tête. Mais il nous demande d’abord d’attendre un instant, cherchant quelque chose sur Internet avec sa collaboratrice. Soudain, une musique s’élève, et le sociologue entonne à pleins poumons les paroles du chant du « Quinto Regimiento », ce -Cinquième -Régiment de républicains -espagnols qui défendit Madrid des mois durant contre l’avancée des troupes franquistes. À la fin, Edgar Morin -s’enthousiasme des possibilités d’Internet, permettant d’exhumer une chanson révolutionnaire de sa jeunesse, enfouie dans sa mémoire. L’entretien peut commencer.

Auteur de dizaines d’ouvrages, celui qui est né Edgar Nahoum, d’un père juif immigré de Salonique en France et d’une mère originaire d’Italie, et qui prit le pseudo de Morin dans la Résistance, reste grandement attentif aux évolutions du monde. Révolté par le saccage écologique de notre « Terre-patrie », déçu par la « décomposition » d’une Europe demeurée « un nain politique », il garde cependant espoir dans les différentes formes de mobilisation et de solidarité qui émergent ça et là, même si un projet global ne se dessine pas encore. Tour d’horizon de l’actualité avec un grand penseur.

Quelques mois avant votre 95e anniversaire, est paru un Cahier de L’Herne Edgar Morin, sous la direction de François L’Yvonnet. Quelle a été votre réaction à cette prestigieuse publication ?

C’est une sorte de petite panthéonisation psychologique ! Cela me fait penser que, de mon vivant, je bénéficie déjà de quelques hommages posthumes [rires]. C’est comme recevoir des éloges funèbres qu’on ne peut pas entendre après sa mort. Il y a donc là une sorte de jouissance très particulière. De même, avec le Centre Edgar-Morin, je vis des événements posthumes de mon vivant !

Vous continuez donc à venir travailler tous les jours…

Autant que je peux. En ce moment, je travaille beaucoup car je prépare un nouveau livre. Et, quand je suis dans un livre, je suis un peu possédé par le besoin de l’achever. Je me lève assez tôt et j’y consacre le plus de temps possible. Mais il y a aussi d’autres périodes où je me détends.

Passons, si vous le voulez bien, à l’actualité [^1]. Comment voyez-vous cette époque où les politiques et, plus largement, les élites paraissent coupés du monde et du peuple, telle une sorte d’aristocratie ? Ne vivons-nous pas une crise profonde de la démocratie ?

En effet. Lorsque vous dites « coupés du monde », c’est vrai à plusieurs niveaux. Tout d’abord, concrètement, ce sont des gens qui ne prennent pas le métro, ou ne le prennent plus, qui ne font pas leur marché, qui ne parlent pas avec les commerçants : ils vivent déjà dans l’atmosphère raréfiée d’une caste. Mais ils sont aussi coupés du monde car ils n’en connaissent que les rapports de leurs experts, qui sont des rapports de technocrates, d’éconocrates, qui ne connaissent l’humain que par les chiffres. La politique est réduite à l’économie, à la croissance, à la compétitivité, au PIB, aux revenus, etc. Ils vivent en somnambules.

Pourquoi ce mot ? Je me souviens, lorsque j’étais adolescent, dans les années 1930-1940 (même si les événements sont tout à fait différents), d’une situation assez similaire de somnambulisme généralisé. Jusqu’en 1932, on disait : « Hitler n’arrivera jamais au pouvoir, ce n’est pas possible ! » Ensuite, une fois qu’il fut au pouvoir : « Il ne va pas le garder longtemps, ce n’est pas possible ! » Et ainsi de suite. Peu d’esprits voyaient alors qu’on marchait vers l’abîme.

Bien sûr, aujourd’hui les dangers viennent d’ailleurs. Mais ils sont tout aussi inquiétants. La dégradation de la biosphère est un -phénomène général entraînant pollution et déforestation, et elle transforme les sols en les stérilisant au profit de l’agriculture industrielle. La multiplication des armes nucléaires s’opère dans un contexte de fanatisme et de conflits croissants. Et nous avons bien sûr une situation économique mondiale instable, sans aucune régulation, où la crise va de soubresauts en soubresauts, où s’exprime l’hégémonie d’une finance toute-puissante…

Notre civilisation occidentale, elle-même en crise, en s’imposant aux autres, les met en crise. Même si, d’un côté, elle permet certaines avancées, comme l’affirmation des droits des femmes, ou tend à supprimer les autoritarismes familiaux, de l’autre, elle annihile toutes les solidarités et apporte le règne de l’égoïsme et de l’argent. Nous voyons donc des processus conjoints qui tendent vers des catastrophes.

Je pense en particulier à un problème qui m’apparaît des plus épineux : celui des migrations dues aux guerres, à la misère, à des questions politiques ou écologiques… Or, les pays qui, normalement, devraient accueillir ces migrants se ferment. Pire, ils développent un racisme et une xénophobie épouvantables. C’est, selon moi, l’une de plus grandes hontes du moment. Et cette crise mondiale s’accroît : au lieu de nous faire prendre conscience du fait que nous avons une communauté mondiale et humaine de destin, avec les mêmes périls, elle conduit les gens à se recroqueviller sur leurs identités religieuses ou ethniques.

Je crains donc que nous n’allions vers de probables catastrophes, mais, ce qui me frappe, c’est que nous n’en prenons pas conscience. C’est le somnambulisme dont je parlais.

L’Union européenne a pu représenter, pour les hommes de votre génération, un espoir de dépassement des nationalismes et des risques de guerre. Mais n’incarne-t-elle pas aujourd’hui le règne d’une élite néolibérale gouvernant contre les peuples, comme on l’a vu avec le référendum grec en juillet 2015 ? Comprenez-vous les Britanniques, qui viennent de la quitter ?

Je considère le Brexit comme un nouvel épisode d’un processus de décomposition de l’Europe commencé depuis longtemps. Ce n’est pas l’événement décisif qui va tout changer, mais il accentuera encore davantage ce processus. En premier lieu, je situe ses préludes en 1991, avec le début de la guerre de Yougoslavie. L’Europe, non seulement n’a rien fait, mais certains en son sein, comme les Allemands, ont soutenu en sous-main les Croates, et Mitterrand, pour la France, plus ou moins discrètement les Serbes. Ensuite, l’Europe est toujours demeurée un nain politique, incapable d’avoir une vision commune. La Pologne et beaucoup à l’Est voient le danger du côté de la Russie ; -l’Europe méditerranéenne, dont la France, le voit surtout du côté de l’Afrique du Nord et du conflit au Moyen-Orient, avec ses métastases, dont les attentats daechistes. Enfin, on assiste en Europe au développement de gouvernements de plus en plus autoritaires, comme en Hongrie ou en Pologne, et, hors de l’Union, en Turquie et en Russie. Cela signifie un recul de la démocratie, sans compter que, dans des pays comme la France – mais elle n’est pas la seule –, s’exerce une force très puissante qui pourrait submerger la démocratie.

Le seul pays qui résiste à cette tendance, paradoxalement, c’est -l’Allemagne, qui s’est aussi distinguée par un minimum d’accueil digne des réfugiés, peut-être grâce à un facteur individuel incarné par sa chancelière, qui a vécu dans sa jeunesse dans un pays asservi, avec beaucoup d’exilés.

Tous ces facteurs me font dire qu’il faut cesser de s’illusionner : l’UE est en cours de décomposition. Peut-être restera-t-il quelque substrat économique et politique, avec pour certains pays l’euro et le passeport commun. Mais on est très loin des ambitions de départ : l’Europe, née avec la volonté humaniste d’en finir avec les guerres entre ses nations, n’est plus aujourd’hui animée que par une volonté économique et technocratique de défendre une économie du profit. Son attitude à l’égard de la Grèce et des réfugiés révèle son inhumanité.

D’autre part, je suis de plus en plus convaincu que le problème central se trouve au niveau de la planète et que tous les humains doivent prendre conscience de la nécessité de protéger ce que j’ai appelé dans l’un de mes livres notre « Terre-patrie ».

Néanmoins, nous avons assisté ces derniers temps à de nouveaux types de mobilisation : Indignés espagnols, Nuits debout, ZAD, protestations contre la loi travail… Ces mouvements sont-ils pour vous des sources d’espoir ?

Certainement ! Il y a dans ces refus quelque chose de très juste. J’ai vu dans le mouvement contre le barrage de Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes une volonté de contestation, et même d’affrontement, envers une société fondée sur le profit, le calcul, avec l’aspiration profonde à un autre modèle, à une autre civilisation, portée par une partie de la jeunesse. C’est tout à fait positif, bien sûr. Pour autant, si Nuit debout est un formidable forum où des idées peuvent s’exprimer, il n’en est pas sorti une pensée venant esquisser une perspective.

J’ai tenté de contribuer à cela dans mon livre La Voie. D’autres – comme le mouvement convivialiste, par exemple – y travaillent aussi. Autrement dit, dénoncer ne suffit pas, ou ne suffit plus, il nous faut énoncer : vers où voulons-nous aller ? Cela ne doit pas être un projet de société statique : c’est un chemin où, en même temps, nous reprendrons des forces et de l’espoir. Car, dès lors que l’on agit au sein d’un mouvement de solidarités actives, on est transformé par rapport à la passivité résignée. Il faut donc élaborer une voie, et nous ne sommes pas encore parvenus à cette étape, mais je souhaite que l’on y arrive.

Des expériences récentes donnent de l’espoir. Sans méconnaître certaines scories, ce qui s’est produit en Bolivie sous l’impulsion de Morales, où tout un peuple indien a accédé au pouvoir politique et où la misère a reculé, ou bien en Équateur, avec la « révolution citoyenne » de Correa, montre qu’il est possible d’accomplir des changements profonds – même dans des pays où le néolibéralisme était écrasant. On voit donc que des choses sont possibles et ne sont pas « utopiques ». Car la vraie utopie est de croire que le présent va rester éternel !

Croyez-vous à la révolution ?

Non. J’ai remplacé le mot de révolution par celui de métamorphose. Bien entendu, je crois qu’il y a des révolutions nécessaires contre des dictateurs ou des pouvoirs autoritaires. Mais « la » Révolution, avec une majuscule, je n’y crois pas ! D’abord, parce qu’elle était fondée sur l’idée simpliste que formule bien « L’Internationale » : « Du passé, faisons table rase ! » Pour ma part, je crois que l’on transforme toujours les choses à partir d’un héritage culturel. Ensuite, l’idée selon laquelle plus la révolution sera violente plus elle sera radicale est fausse, car la violence révolutionnaire crée inévitablement en retour une violence réactionnaire, qui devient elle-même aveugle et déraille. Cela s’est vérifié en URSS très rapidement après 1917. De même, durant la Révolution française, Robespierre était au départ tout à fait lucide quand il ne voulait pas, comme les Girondins, déclarer la guerre, puisqu’il disait : « Si on a la guerre, on aura une dictature. » Ce qu’il a fait lui-même ensuite, mais qui était créé par les conditions de la guerre.

C’est pourquoi je suis pour la métamorphose. Ce que l’on peut faire aujourd’hui, c’est faire reculer progressivement le pouvoir du profit et de l’argent. En développant des espaces d’agriculture fermière et écologique, en développant l’économie sociale et solidaire, en mobilisant les consommateurs contre les produits frelatés et les illusions publicitaires, en pratiquant des circuits courts de producteurs à consommateurs, en rétablissant les commerces de proximité…

Nous sommes à la veille de l’élection présidentielle de 2017. Est-ce, selon vous, une échéance majeure ou bien un théâtre d’illusions ?

Je ne peux pas dire que c’est un théâtre d’illusions parce que, si des illusionnistes arrivent au pouvoir, ils seront en mesure de faire pas mal de choses négatives… Je crois que c’est un événement qui pourrait être très important s’il déclenchait un changement de perspective. En dépit de l’opposition personnelle entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, nous avons pu constater qu’il n’y a pas eu, au fond, de rupture dans une politique qui avait commencé bien avant, dès le premier mandat de Mitterrand, sur la base des dogmes néolibéraux.

À un moment donné, a émergé l’idée d’un candidat hors parti ou hors norme, comme Nicolas Hulot – qui vient de se retirer. Je crois qu’il aurait été un bon candidat pour la société civile, symbolique, mais il n’a pas voulu courir cette aventure très pénible, avec tous les coups bas qu’il aurait eu à subir.

Pourtant, je souhaite qu’il y ait une candidature symbolique, capable de rassembler toutes ces idées que nous venons d’évoquer. Mais une telle élection comporte une multitude d’aléas. Avec le risque de devoir se décider au dernier moment pour un moindre mal, comme en 2002 contre Jean-Marie Le Pen… N’oublions pas non plus le danger que représenterait l’accession de Marine Le Pen au pouvoir !

Pour finir, dans ce Cahier de l’Herne, il y a un texte intitulé « Le XXIe siècle a commencé à Seattle en 1999 », c’est-à-dire avec les mobilisations contre les accords commerciaux de la globalisation. Il n’a donc pas, selon vous, commencé le 11 septembre 2001…

Non. Le vrai commencement a été la prise de conscience qu’on appelle depuis « alter-mondialiste ». C’est cela qui est un commencement ! Bien sûr, le 11 Septembre a été un événement d’une immense importance. Mais, selon moi, le siècle a vraiment débuté avec la contestation de la mondialisation techno–économique. Mondialisation qui a commencé en 1990, date qui pourrait aussi être considérée comme le début du nouveau siècle, avec l’effondrement de l’URSS, le passage à l’économie capitaliste de la Chine et l’unification économique et technologique du monde. Mais la prise de conscience collective et critique de tous ces changements, du fait que « le monde n’est pas une marchandise », puis l’orientation vers une autre conception du monde, c’est Seattle !

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Les multiples vies d’Edgar Morin

Durant 95 ans d’existence, d’aventures, de résistance, d’enthousiasmes, de travail acharné, de voyages, d’amours, de rencontres et de confrontations intellectuelles, avec plus de soixante-dix ouvrages publiés, Edgar Morin a accumulé une œuvre considérable. Comme toujours avec les Cahiers de l’Herne, cet opus Edgar Morin dirigé par François L’Yvonnet, un proche de l’auteur, propose une vraie monographie du sociologue et philosophe. Avec d’abord un « Itinéraire » biographique où l’on retrouve ses engagements de jeunesse puis dans la Résistance (où il adopte ce pseudo), avant de le suivre au Parti communiste après-guerre, dans la très bien fréquentée cellule de Saint-Germain-des-Prés, où émargent Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo, tous exclus comme lui durant la pire période stalinienne du PC, au tout début des années 1950. Il consacrera Autocritique (1961) à cette rupture avec le parti, livre qui fera date. On poursuit ensuite avec ses multiples investissements intellectuels, comme la fondation de la revue Arguments, chez Minuit, avec Jean Duvignaud et Kostas Axelos, puis la longue écriture, sur plus de trente ans, de sa Méthode, somme qui analyse la « complexité » anthropologique de notre monde. Sans oublier son engagement précoce et jamais démenti en faveur de l’écologie.

Ce Cahier, qui compte comme toujours moult inédits de l’auteur, offre ainsi de multiples entrées sur une vie bien remplie. En commençant par son amour du flamenco, dans un très beau texte placé en ouverture du volume.

Cahier Edgar Morin, François L’Yvonnet (dir.), éditions de L’Herne, 272 p. (cahier photos de 8 p.), 39 euros.
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[^1] Cet entretien a été réalisé avant l’attentat du 14 juillet à Nice.
Olivier Doubre
par Olivier Doubre
publié le 20 juillet 2016

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