En hommage aux déportés juifs de France

Nous nous recueillons aujourd’hui devant la mémoire des femmes, des hommes et des enfants juifs de France, arrachés à leurs familles, à leurs maisons et à leur vie quotidienne, puis déportés vers les camps de concentration et les centres de mise à mort nazis. Ils avaient un nom, un visage, une histoire. Ils étaient ouvriers, commerçants, enseignants, artisans, étudiants, parents, grands-parents et enfants. Ils étaient français ou étrangers, installés en France depuis des générations ou arrivés plus récemment. Ils étaient avant tout des êtres humains, et c’est précisément cette humanité que l’idéologie nazie voulut nier. Environ 76 000 Juifs furent déportés de France entre 1942 et 1944 ; environ 2 500 seulement survécurent.

Derrière ces chiffres, il y a des milliers de destins interrompus, des familles brisées, des enfants qui ne connurent jamais l’âge adulte et des parents qui ne revirent jamais leurs enfants. La Shoah fut l’aboutissement d’une politique de persécution, de déshumanisation et d’extermination mise en œuvre par l’Allemagne nazie et ses alliés et collaborateurs.

En France, le régime de Vichy participa activement à la persécution des Juifs, notamment par l’adoption de mesures antisémites, les arrestations, les internements et la collaboration à la déportation. La police et la gendarmerie françaises prirent notamment part à des opérations d’arrestation, dont la rafle du Vél’ d’Hiv en juillet 1942. Reconnaître cette réalité historique n’est pas affaiblir la France : c’est prendre au sérieux son histoire, ses responsabilités et les valeurs auxquelles la République affirme être attachée. Une démocratie ne se grandit pas en effaçant ses fautes ; elle se grandit lorsqu’elle les regarde en face, honore ses victimes et transforme la mémoire en exigence de vigilance.

Mais pourquoi nous souvenir aujourd’hui ? Parce que l’histoire ne nous demande pas seulement de regarder ce qui s’est passé, mais aussi de regarder ce qui se passe autour de nous. Les discours de haine ne surgissent pas toujours brutalement : ils peuvent commencer par les mots, les insultes, les préjugés, les théories du complot, la désignation d’un groupe comme responsable des malheurs d’un pays ou encore par l’habitude de considérer certains êtres humains comme moins dignes que les autres. Lorsque ces discours se banalisent, ils peuvent contribuer à créer un climat dans lequel la discrimination et la violence deviennent plus acceptables.

Notre époque doit donc regarder avec lucidité la persistance du racisme, de l’antisémitisme et de toutes les formes de haine. Selon le ministère de l’Intérieur et la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), la France a enregistré 1 570 faits antisémites en 2024, contre 1 676 en 2023. Malgré cette baisse, le niveau demeure exceptionnellement élevé. Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques : derrière chacun d’eux, il y a une personne humiliée, menacée, agressée ou confrontée à des propos qui la réduisent à son origine, à sa religion ou à son identité.

C’est pourquoi nous devons être extrêmement vigilants lorsque les discours de haine entrent dans le débat public, se répandent sur les réseaux sociaux, deviennent des slogans ou cherchent à opposer les Français entre eux. L’antisémitisme n’est pas seulement le problème des Juifs. Le racisme n’est pas seulement le problème de ceux qui en sont victimes. La haine de l’autre est une menace pour toute la société.

L’histoire de la Shoah nous enseigne jusqu’où peuvent conduire la déshumanisation, la persécution et l’indifférence lorsqu’elles ne rencontrent pas suffisamment de résistance. Le pasteur allemand Martin Niemöller, opposant au régime nazi et interné dans les camps de concentration, est notamment connu pour un texte prononcé après la guerre, dont il existe plusieurs versions.

Dans l’une des formulations couramment citées, il conclut : « Puis ils sont venus me chercher — et il ne restait plus personne pour protester. » Cette phrase demeure une puissante leçon politique : elle nous rappelle que la liberté des uns ne peut être séparée de celle des autres et que le silence face à l’injustice finit toujours par fragiliser la société tout entière. Se souvenir des déportés juifs de France, ce n’est donc pas seulement regarder vers 1942, 1943 ou 1944.

C’est aussi regarder notre présent et nous demander quelle société nous voulons construire : une société dans laquelle l’on s’habitue aux insultes, dans laquelle la haine devient un langage politique ordinaire et dans laquelle certains citoyens auraient peur d’afficher leur nom, leur religion ou leur identité ? Ou une République qui affirme avec force que chaque vie humaine possède la même dignité et que nul ne doit être discriminé en raison de son origine, de sa religion ou de son identité ? Notre réponse doit être claire : nous ne laisserons pas la mémoire devenir un simple rituel.

Nous voulons qu’elle soit une force de vigilance et de résistance : résistance à l’antisémitisme, au racisme, à la xénophobie et à toutes les idéologies qui prétendent qu’un être humain vaudrait davantage qu’un autre en raison de sa naissance, de son origine ou de sa religion.

Nous pensons aujourd’hui à celles et ceux qui ne sont jamais revenus, à ceux dont les familles furent brisées, dont les vies furent anéanties et dont les voix furent réduites au silence. Mais nous pensons également à ceux qui résistèrent, à ceux qui cachèrent, protégèrent, sauvèrent et témoignèrent. Ils nous rappellent qu’au cœur même des heures les plus sombres, il existe toujours un choix : se taire ou parler, détourner le regard ou agir, céder à la peur ou défendre l’humanité.

Aujourd’hui, notre choix doit être celui de la vigilance et du courage. Mémoire pour les morts. Justice pour les victimes. Respect pour les vivants. Vigilance face à la haine. Et engagement pour que jamais la République ne renonce à ce qui fonde sa promesse : la liberté, l’égalité, la fraternité et la dignité de chaque être humain.

Que les noms des déportés juifs de France demeurent gravés dans nos mémoires. Que leur histoire soit enseignée avec rigueur. Que les responsabilités historiques soient établies sans confusion ni oubli. Que leur souffrance ne soit jamais relativisée. Et que leur mémoire nous donne la force de combattre, aujourd’hui, toutes celles et tous ceux qui voudraient faire de la haine une norme.

Se souvenir, ce n’est pas seulement ne pas oublier. C’est comprendre. C’est transmettre. C’est résister à la haine lorsqu’elle réapparaît. C’est refuser de recommencer.

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