LE DISCOURS, PERCUTANT ET QUI REGARDE L’AVENIR AVEC ESPOIR DE Patrick BRAOUEZEC…….

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Discours lors de l’installation du conseil territorial de Plaine Commune du19 janvier 2016

 

“Votre présence ce soir dans notre nouvelle salle du conseil témoigne de votre attachement à la vie démocratique de Plaine Commune, aux projets et aux services publics que nous mettons en œuvre depuis maintenant 16 ans. Nous voilà donc conseillers territoriaux. Même si cette modification de statut n’a pas introduit de changements majeurs dans notre gouvernance, elle acte cependant un certain nombre de transformations sur lesquelles je voudrai revenir.

Tout d’abord, et je le regrette, la plus faible représentation des villes dites « petites » puisque trois sur neuf ont perdu des conseillers : L’Ile-Saint-Denis, Villetaneuse et Pierrefitte. Nous avions permis jusqu’alors, dans notre « accord local », à ces 3 villes (nos petits poucets) d’avoir plus de conseillers que leur strict poids démographique et ce pour leur garantir une vraie place dans l’agglo et des réelles capacités de travail. Une jurisprudence sur les intercommunalités en a décidé autrement. Nous pouvons aussi regretter que les oppositions municipales, dont nous avions toujours souhaité garantir la représentation, ne soient plus systématiquement présentes au sein du conseil territorial.

Malgré la remise en question de ces principes, nous réaffirmons que Plaine Commune est une « coopérative de villes » dans laquelle chaque ville compte pour une et qui œuvre au service des projets municipaux. Je veux profiter de l’occasion pour saluer chaleureusement les anciens élus qui n’ont pu être renouvelés (Véronique Dubarry, Bruno Morin, Hamida Valour, Dieunor Excellent) et les remercier pour leur travail depuis 2014. De sincères remerciements aussi à ceux qui ont assumé des délégations dans le précédent mandat et qui aujourd’hui pour des raisons diverses ont décidé d’être simples conseillers.

Bien entendu, je tiens aussi à saluer les nouveaux élus, au nombre de 13. Comme nous ne sommes pas superstitieux, nous prenons leur arrivée comme un très bon présage et nous nous attèlerons avec eux au travail, dès le prochain conseil non pas du 13 mais du 16 février. A tous ceux qui nous rejoignent, mais aussi aux plus anciens, je veux dire que cette étape n’est pas que formelle. Elle est importante car nous faisons désormais partie de la Métropole du Grand Paris. Et si cette « grande MGP » produit pour l’instant de petits changements, elle n’en demeure pas moins un acteur avec lequel nous allons travailler pour tenter de répondre aux enjeux que sont le logement, le développement urbain ou encore le rééquilibrage territorial.

Plaine Commune n’est pas rentrée dans la MGP à reculons. Nous avons toujours investi le débat métropolitain avec force et conviction et au-delà des vicissitudes du projet, nous avons défendu de manière opiniâtre, une métropole polycentrique, ouverte, solidaire, durable et inclusive et où chaque territoire, petit ou grand, riche ou pauvre compte pour un.

De la théorie de la marguerite à aujourd’hui, nous avons toujours voulu faire avancer le projet métropolitain. Mais pas à n’importe quel prix ! Lorsque celui-ci a pris à revers tout ce qui avait été travaillé jusqu’alors au sein de Paris Métropole, syndicat auquel je l’espère la « Grande Histoire Métropolitaine » rendra un jour hommage, nous avons su résister quitte à créer quelques dissensions au sein même de ce conseil. Une fois passées les élections municipales, le travail a pu recommencer au sein de Paris Métropole puis de la mission de préfiguration dans un esprit plus serein et animés de la volonté que cette MGP soit praticable. Mais je dois dire que jusqu’à cette semaine nous avons pu craindre que cette métropole soit mort-née.

J’espère donc que vendredi matin c’est un bureau politiquement divers qui sera désigné et que la gouvernance proposée par le futur président sera à l’image de celle que nous avons mise en place ce soir et ce dans l’intérêt des habitantes et des habitants. C’est vrai, que la Métropole n’est pas tout à fait celle que beaucoup auraient voulue. Nous la rêvions « coopérative de coopératives » à partir des dynamiques créées dans les territoires. Au lieu de cela, ceux-ci sont affaiblis financièrement et politiquement. Le statut absurde de syndicat de communes d’une strate de 50000 à 100000 habitants qui visait à faire croire que l’on supprimait une couche au millefeuille nous affaiblit inutilement.

« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » disait Nietzsche. Aussi, nous faisons le pari que tout reste à construire, que le projet métropolitain reste à écrire, à partir des aspirations des habitants et des acteurs des territoires. Notre rôle d’élus territoriaux et métropolitains et notamment celui des Maires sera de porter haut et fort ces aspirations. Des habitants volontaires et des membres du conseil de développement, rédigent d’ailleurs des cahiers citoyens du Grand Paris, cahiers qu’ils nous présenteront au premier trimestre et qu’ils souhaitent que nous remettions au Président de la MGP.

Nous avons beaucoup appris avec cette construction métropolitaine. A commencer par le fait que la recherche du consensus ne signifie par l’abandon de la défense de ses idées.

La politique, à l’instar de la sociologie, comme le disait Bourdieu « est un sport de combat. »

Les élus locaux sur lesquels certains jettent l’opprobre, que l’Etat tente d’asphyxier, d’affaiblir sont pour beaucoup des militants qui ont choisi un jour l’exercice du pouvoir pour défendre le bien commun. La majorité d’entre eux, dans nos villes populaires, au-delà même de certains clivages partisans, est animée d’un profond humanisme et d’une volonté de transformer le monde. Mais je crois, en revanche, qu’il est impératif que les élus se remettent en question. Dans un département où près de 60 % des citoyens ne se déplacent plus pour exprimer un suffrage, ce n’est plus seulement le logiciel qu’il convient de changer, c’est tout le système qu’il faut reprogrammer. Développer le pouvoir d’agir des citoyens n’est pas qu’un slogan, ce doit être la préoccupation de chaque instant.

Permettez-moi d’exprimer ma préoccupation concernant l’état de notre société quand on répond à la haine et à la folie par la mise en place de mesures qui portent la division. Déjà au XIIème siècle, un philosophe, théologien rationaliste islamique, juriste, mathématicien, andalou musulman, Averroès avertissait : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence voilà l’équation ».

Huit siècles plus tard, le regretté Henning Mankel écrit des choses peu différentes « Peut-être certains se sentent si impuissants aujourd’hui qu’ils refusent de participer à ce que nous appelons le débat démocratique. Eux de leur côté, sont déjà passés à autre chose. A un monde de rite et de rituels, pour faire court. Si c’est le cas, la démocratie est en mauvaise posture. »

Il est donc de notre devoir de lutter contre l’obscurantisme destructeur qui a frappé à Paris, à Saint-Denis, à Ouagadougou, à Istanbul, à Bamako ou encore à Djakarta. Cette violence n’a pas de frontière, ses victimes n’ont ni nationalité ni religion. Cette violence ne vise pas un pays. Elle peut frapper partout, non pas de manière aveugle, mais pour toucher tout ce qui fait le symbole de la liberté, la tolérance, de la connaissance, de la solidarité, de la diversité. Ce faisant, c’est l’humanité même qu’elle tente de mettre à mal au nom de prétendus dogmes religieux.

Il me semble que malgré la peur légitime qui a pu saisir chacun d’entre nous, il est de notre responsabilité collective de défendre l’humanité contre d’autres outrances. On ne peut, sous couvert de lutte anti-terroriste, jeter l’opprobre sur toute une catégorie de population.

Le discours post Charlie sur la nécessité de résorber les inégalités et de recréer de la cohésion a-t-il déjà fait long feu que l’on recréé des catégories de « français » ? Je sais l’incompréhension voire la honte de nombreux élus, de nombreux militants face à cette « déchéance ». La peur du Front National qui s’est définitivement emparée de certains dirigeants est bien mauvaise conseillère.

En voyant une photo d’un tag sur un mur « L’Etat d’urgence pour oublier les tas d’urgences », j’ai réalisé à quel point nos quartiers populaires risquaient d’être de nouveau les grands perdants de ce climat politique. Tout porte à croire que les grands enjeux de développement économique et social seront de nouveau relégués au second plan. Tout laisse à penser que la jeunesse de Seine-Saint-Denis se verra présentés encore beaucoup de plans de rattrapage sans pour autant qu’y soient mis les moyens nécessaires. Nous pouvons craindre, que faute d’égalité, la fraternité soit encore longtemps foulée au pied dans nos quartiers populaires.

Je constate, comme Marcel Gauchet, la désertion du politique qui ne cherche plus à analyser en profondeur les phénomènes actuels et se contente de mesures « symboliques » pour donner l’illusion qu’il agit. C’est ce que Gauchet appelle la « gesticulation ».

Cette crise profonde doit être pensée collectivement. Nous avons plus que jamais besoin de reconstruire ensemble, à partir de notre diversité, à partir de nos différences, une société humaine, plus solidaire, plus durable. Il y a un mois s’est tenue la COP 21, évènement auquel Plaine Commune a apporté sa contribution et qui a eu le mérite de démontrer que le dérèglement climatique était intimement lié au modèle de développement. La crise environnementale mondiale aura des répercussions sociales et sociétales que l’on ne soupçonne même pas encore et dont les flux migratoires ne sont qu’un des symptômes.

Pour autant, ne perdons pas l’optimisme, celui de la volonté. Nous avons beaucoup à faire localement pour contribuer à notre mesure à la résorption des inégalités, je l’espère et j’y travaillerai grâce à la métropole, mais aussi grâce aux politiques publiques locales et à l’action des salariés de Plaine Commune pour répondre aux urgences du quotidien. La lecture publique, les politiques d’insertion et de l’emploi, de développement urbain, de réduction des nuisances et de la pollution peuvent répondre concrètement aux légitimes attentes des habitants.

L’amélioration du cadre de vie et le développement du service public local sont notre quotidien. Nous y consacrons des moyens importants, dans un contexte financier de plus en plus contraint, dû à la baisse des dotations aux collectivités locales. Ce sont par exemple 13 nouveaux quartiers ANRU qui feront l’objet d’investissements conséquents dans les années à venir, des quartiers anciens dégradés qui seront réhabilités, des nouvelles lignes de transports qui seront inaugurées, en premier lieu la tangentielle nord qui d’Epinay au Bourget en passant par Pierrefitte, Villetaneuse, Stains et La Courneuve va transformer le nord de notre territoire. Ce sont de nouveaux squares, des nouvelles médiathèques qui sortiront de terre et des milliers de postes de travail qui pourront être créés grâce aux chantiers que nous allons encore connaitre dans les années à venir.

Le choix de notre territoire pour l’implantation de plusieurs sites dont le village olympique dans le cadre de la candidature Paris 2024 ouvre de réelles perspectives pour accélérer de nombreux projets. Nous veillerons à garantir un héritage bénéfique à l’ensemble des populations. Malgré la pleine conscience des difficultés rencontrées pour répondre avec justesse aux enjeux de demain, nous n’envisageons pas l’avenir avec anxiété mais avec un sens de nos responsabilités.

Notre monde se transforme. Ce que Bernard Stiegler appelle la « disruption », à savoir un contexte technologique de mutation accélérée, dépassant la capacité d’évolution et d’absorption des systèmes économiques et sociaux existants, ne doit pas nous paralyser. Nous devons au contraire nous donner toutes les chances de mieux comprendre pour ne pas subir et rester acteurs de ces changements.

C’est le chantier que nous voulons ouvrir pour les 10 ans qui viennent : travailler avec des chercheurs, des habitants, des partenaires institutionnels et économiques pour inventer la société de demain, la ré-enchanter, pour penser et expérimenter des nouveaux modèles de valorisation du travail qui fassent davantage la part belle aux contributions collectives qu’aux logiques de rentabilité économique. Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur un tissu local divers et créatif, cette « énergie bouillonnante qui produit des petits miracles chaque jour » telle que Jean Bellorini, directeur du TGP, le décrivait, après les attentats de novembre.

Inspirons nous de cette énergie créatrice pour notre action quotidienne. Chacun l’aura compris ; pour nous c’est bien l’articulation entre la réponse concrète aux urgences d’aujourd’hui et la pensée du lendemain qui reste la matrice de notre action, articulation que je trouve très bien résumée dans cette formule de Victor Hugo : « L’ignorance est un crépuscule ; le mal y rode. Songez à l’éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l’éclairage des esprits. »

C’est sous cet éclairage que je souhaite à vous-même, à tous vos proches mais aussi à tous les citoyens du monde, mes meilleurs vœux 2016.

Patrick BRAOUEZEC

Président du Territoire Plaine Commune